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La Porte de Maguelone

(Cp.Coll.A.Guerrero)

Le domaine de Maguelone, autrefois propriété de l’évêché de Montpellier a été vendu comme bien national en 1791. Il sera acquis par Michel Lautier, négociant de Mont­pellier, pour une somme de 60.100 livres. Le domaine comprend les « maisonnages et terres des îles de Maguelone et de l’Esclavon avec les eaux, étangs et plages du dit Maguelone et l’usage des dits étangs, lesquelles plages vont depuis le grau de Palavas, qui est au delà des Moures au couchant jusqu’à la colonne du dit Maguelone ou maniguière de Palestras du côté du Lez-viel. »

Après avoir changé de propriétaire plusieurs fois, il a été acheté sur adjudication publique par M.Frédéric Fabrège (Voir Photo) le 28 juillet 1852.

Ce domaine se trouve limité au nord par le canal des étangs, qui relie le Rhône à Cette, au levant par le canal neuf ou du Lez qui va de Montpellier au grau de Balestras, (aujourd’hui Palavas), au midi par la Méditerranée, et à l’ouest par l’étang de Peyre Blanque. Il comprend trois parties distinctes, quoique faisant même corps, la plage de la Méditerranée, l’étang derrière le cordon littoral, et dans cet étang, l’île historique de Maguelone.

Quand M.Fabrège a acheté ce domaine, il était en vertu des décisions de justice, libre de toute servitude de passage. Depuis le commencement du siècle, la commune de Villeneuve prétendait avoir  pour ses habitants certains droits de pêche dans l’étang et d'autres droits de jouissance et de chasse sur les plages du domaine. M.Dugès, propriétaire en 1839, assigna la commune en cantonnement, et un arrêt de la cour de Montpellier du 31 avril 1840 rendu après expertise, ordonna le cantonnement des droits des usagers par l’attribution en toute propriété à la commune de Villeneuve des cinq douzièmes des plages pris dans la partie ouest, à partir de l’extrémité attenant à la commune de Frontignan. Il est dit notamment dans cet arrêté « que la partie des plages situées à l’ouest vers la commune de Frontignan est la plus rapprochée du chef-lieu de la commune et que, c’est sur ce point que les habitants ont continué à se diriger en traversant les étangs. On prétend vainement que les étangs ne sont pas navigables de ce côté, mais le contraire a été formellement établi par le rapport des experts et par le jugement lui-même. On a cependant attribué à la commune une portion de plage à l’est, bien que la partie la plus importante soit située à l’ouest, sans lui donner aucun droit de passage sur la partie intermédiaire attribuée à M.Dugès. Il a été évidemment jugé que les habitants de Villeneuve peuvent arriver aux plages de l’ouest en traversant les étangs.»

M.Fabrège a transformé le domaine de Maguelone par des travaux considérables. Il y a créé un vignoble important. Il a en outre, par d’autres travaux, et à grands frais, réuni l’île de Maguelone au rivage de la mer. Pour son utilité particulière, il a créé une allée qui part du canal des étangs près duquel il a été construit un quai d’embarquement pour les besoins de son domaine. Cette allée est constituée sur une longueur de 80 mètres environ par une levée de terre faite dans l’étang ; elle arrive ensuite à travers l’île jusqu’au parc de domaine et reprend enfin pour aboutir à un pavillon de plage ou kiosque dit « Sarrazine », construit également par M.Fabrège, sur l’axe même de l’allée.  Jusqu’en 1888, les habitants de Villeneuve ne faisaient pas de difficulté pour se rendre sur les plages de l’ouest qui leur avaient été concédées par le cantonnement de 1840 en traversant les étangs.

A cette date, le conseil d’arrondissement de Montpellier a émis le vœu que des études soient faites par le service vicinal en vue de la création d’un chemin d’intérêt commun de Fabrègues à la mer, en passant par Villeneuve lès Maguelone. Le conseil municipal de Villeneuve, par délibération du 19 août 1888 accepte le principe de cette réalisation et s’engage à verser la somme de 20.000 francs pour les premiers travaux. Ce projet va traîner. Il sera repris en 1896 par la commune de Villeneuve par une délibération du 28 août dans laquelle il sera encore question de la création et de l’établissement d’un chemin de Villeneuve à la mer. Le conseil municipal demande le classement du chemin du Pilou jusqu’à la mer. Ce classement ayant été prononcé par la commission départementale du 28 novembre 1898, le conseil municipal a exécuté la partie comprise entre les cabanes du Pilou et le canal des étangs.

C’est alors que ce sont produits les premiers incidents. Les plages de la commune ont été divisées en parcelles et affermées aux habitants du village. Certains fermiers, notamment M.Bouladou, maire en exercice, concessionnaire d’un lot de plage situé près de l’allée de M.Fabrège, et personnellement intéressé à ce titre, ont trouvé commode de traverser la propriété de Maguelone pour se rendre sur leurs lots. Comme l’allée établie par M.Fabrège était fermée par un portail, l’usage de cette voie était impossible.

  En juillet 1901, quelques habitants de Villeneuve envahirent le domaine en renversant la clôture. M.Fabrège protesta et l’incident n’eut pas de suite.  

M.Fabrège proposa une solution de compromis qui permettrait aux habitants de la commune de se rendre à leur lot de plage en empruntant une bande de terrain qu’il était prêt à céder. Ce terrain contournerait l’île par l’ouest et éviterait la traversée du domaine. Solution qui paraissait raisonnable et qui tenait compte des intérêts des protagonistes. Bouladou s’entêta et campa sur ses positions.

Le 8 décembre 1903, le maire assigna Fabrège devant le juge des référés pour demander la suppression de toute clôture. Il demandait que les habitants de Villeneuve puissent jouir du droit de passage qui, d’après lui, était reconnu par "la notoriété publique". D’après lui, les titres de propriété présentés par Fabrège étaient contestables et contestés. Le maire s’appuyait sur la décision de la commission départementale concernant le classement du chemin de Villeneuve à la mer. Il se fondait sur cette décision pour soutenir que le chemin traversant le domaine de Maguelone faisait partie du domaine public et il demandait la suppression de tous les obstacles apportés par M.Fabrège à la libre circulation des habitants de Villeneuve sur ce chemin.

Cette demande fut rejetée par un jugement du tribunal de Montpellier du 2 janvier 1904, déclarant qu’il n’y avait aucune urgence et qu’en vertu de l’arrêt du 31 août 1840, les habitants de Villeneuve pouvaient arriver sur les plages de l’ouest en traversant les étangs. On insiste aussi sur le fait que le portai avait été installé depuis 16 ans, et que,  jusqu’à présent, les habitants de Villeneuve n’en avaient jamais contesté la présence. Le tribunal déclare en outre que la décision de la commission départementale a été mise en référé au conseil d’état et que le pourvoi était suspensif. A travers ce jugement, on peut noter que le tribunal de Montpellier ne coupait pas court aux prétentions des habitants de Villeneuve. (On pourrait dire aujourd’hui que Fabrège « jouait la montre» mais que Bouladou ne voulait pas jouer les prolongations).

En effet, le 7 janvier 1904, malgré ce jugement, le portail en fer qui fermait l’entrée du côté de Villeneuve fut brisé et démoli par quelques ouvriers, le maire en tête.

M.Fabrège porte plainte auprès du Procureur de la République et fait rétablir la clôture avec l’aide d’un huissier et avec l’assistance de la gendarmerie de Frontignan.

Le 26 janvier, la clôture est à nouveau démolie. Fabrège porte à nouveau plainte. Entre temps, le maire fait dresser procès-verbal contre Fabrège et son régisseur pour avoir laissé errer des chiens sans collier sur la voie publique et pour avoir embarrassé la même voie publique. On est en plein cloche-merle !

Bouladou revint à la charge en engageant un nouveau procès contre Fabrège. Il s’agissait ici d’un contentieux très ancien concernant la propriété de la Courrège et des droits de pêche sur l’étang du Prévost. Cette procédure va se solder par un échec devant le tribunal civil. Bouladou se pourvoit en cassation. Il engage d’importants frais de recherche aux archives départementales et nationales afin de retrouver les titres de propriété de la commune et prouver le bien fondé de sa requête. 3000 francs en tout ! Mais la cour de cassation rejette son pourvoi et la commune est condamnée à payer les frais de justice qui s’élèvent à plus de 22.000 francs.

Le maire ne désarme pas. Lors de la séance du conseil municipal du 14 novembre 1908, il fait connaître que « le sieur Fabrège, propriétaire de Maguelone, a apporté une nouvelle entrave au libre passage sur le chemin du canal des étangs à la mer traversant le dit domaine. Il expose que cette violation continue des droits de la commune par le sieur Fabrège est très préjudiciable aux intérêts de la commune et qu’il conviendrait pour faire cesser cet état de choses d’intenter une action judiciaire contre le dit Fabrège.

Le conseil municipal, considérant qu’il y a urgence à avoir la libre circulation sur le chemin dont il s’agit, est d’avis pour ces motifs qu’il y a lieu d’intenter une action judiciaire contre le dit Fabrège.  

En mai 1909, excédé par les événements et par ces procédures à répétition, le propriétaire de Maguelone prend l’offensive en attaquant Bouladou lui-même « pour démolition d’un portail dans sa propriété  du domaine de Maguelone à l’effet de le faire condamner à payer la somme de 20.000 francs pour le préjudice qui lui a été causé. »

Bouladou perd un peu de sa superbe en voyant la tournure que prennent les événements.

Le conseil municipal prend la défense du premier magistrat et vient à sa rescousse « considérant que les faits allégués par le sieur Fabrège dont rien n’établit la réalité, n’ont pas été commis par le maire M.Bouladou, qu’il n’a pris aucune part à la prétendue démolition du portail qu’il a ignorée jusqu’au jour où le dit Fabrège l’a assigné.

Le tribunal civil de première instance, reconnaissant que le chemin qui traverse l’île de Maguelone est la propriété exclusive de M.Fabrège, condamne personnellement le maire Bouladou et la commune de Villeneuve et par moitié entre eux, à payer solidairement à Fabrège la somme de 2000 francs à titre de dommages et intérêts et aux dépends.

Le conseil municipal dégage la responsabilité personnelle du maire, et affirme qu’il a lui même donné mandat formel au maire de faire enlever aux frais de la commune le portail placé par Fabrège sur le chemin litigieux ... et qu’il serait absolument injuste de faire supporter à son maire qui n’a été que le fidèle agent d’exécution des décisions du conseil municipal, la moindre partie des frais occasionnés. Il y a lieu bien au contraire de remercier et de féliciter le maire de son action et de son dévouement à servir les intérêts de la commune. Le conseil décide que la commune supportera en entier la charge des condamnations prononcées tant contre elle que contre son maire.

En tout, la commune avait dépensé dans cette affaire, plus de 40.000 francs en frais de procédures diverses. Elle avait surtout perdu la possibilité d’offrir aux villeneuvois un accès direct à la plage. Accès indispensable pour aller cultiver les lots de plage.

L’affaire avait pris avec le temps une tournure personnelle en opposant, sous fond de politique locale, un édile dont on connaissait les idées radicales, et un représentant de la bourgeoisie montpelliéraine aux idées plutôt conservatrices.

Après plus de huit ans de procédures, Fabrège avait obtenu gain de cause  dans un procès qu’il n’avait pas provoqué. C’était la victoire du droit de propriété défendu par la loi républicaine contre des privilèges ancestraux datant de l’ancien régime.

Pour bien montrer aux villeneuvois qu’il était maître chez lui, et qu’il n’entendait pas cédé à leurs revendications, Fabrège fit ériger aux portes de sa propriété, face à Villeneuve, une arche triomphante. Cette construction semble défier le village dans une attitude d’arrogance qu’a peut être voulu lui donner son concepteur. Elle rappelle encore aujourd’hui une époque agitée où les idées politiques et religieuses prenaient le pas sur la raison.

Loin de fustiger Bouladou, qui fut au demeurant un maire remarquable pour son œuvre édilitaire sur laquelle nous reviendrons plus tard, il semblerait que cette histoire ait pu prendre une tournure moins préjudiciable pour les contribuables villeneuvois, qui pendant plusieurs années devront payer les frais de ces procès. (voir "Un maire d'avant-garde" )