Un naufrage au large de Maguelone en 1755

(A la recherche d'un trésor englouti)

 

Depuis quelques années, l'été, une embarcation de la DRASSM stationne par intermittence à quelques encablures de la côte, face à Maguelone. Il s'agit du bateau du département des Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-marines qui depuis 2008 mène une campagne de fouilles sur un vaisseau la "Jeanne-Élisabeth". Cette goélette a coulé au large de Maguelone en 1755. Et c'est cette histoire, qui a connu des prolongements inattendus de nos jours que je vais vous livrer.

Le bateau avait chargé à Cadix et se dirigeait vers Marseille. Il contenait canons, fusils, pistolets et une cargaison de blé. En secret, il apporte de l’argent espagnol à Louis XV pour financer sa guerre contre l’Angleterre, 24 000 piastres qu’on a camouflées sous les sacs de blé et les ballots de tabac (environ 500 kg de piastres en argent du XVIIIe siècle).

 

Le voilier battait pavillon suédois, un pavillon neutre dans le conflit entre la France et l'Angleterre. Cette neutralité évitait les attaques des corsaires anglais basés à Minorque qui écumaient la Méditerranée pour perturber les importations de monnaies en direction de la France. Ce précieux chargement devait couvrir une partie des besoins de la France dans son entreprise d’expansion coloniale.

Les banquiers revendent aussitôt les piastres à l'Hôtel de la monnaie de Lyon. Le taux de change étant beaucoup plus favorable, cela leur permet de réaliser ainsi de juteux profits.

 

Carte des côtes languedociennes (XVIIIème)

Point rouge : emplacement du naufrage

Goélette semblable à la "Jeanne-Elisabeth"

 

Pourtant, ce n’est cependant pas une attaque qui cause la perte du vaisseau mais un fort coup de vent qui le repousse vers la côte. Un coup de vent de sud-est qui a tourné au sud-ouest et qui serait responsable du naufrage. Le bateau se retrouva prisonnier du sable car la partie arrière a tapé le fond. Le navire s’échoue sur un banc de sable. Des heures durant, les vagues vont pilonner la coque et les hommes vont se réfugier sur le mât. Lourde et large, elle heurte un banc de sable. Le capitaine lutte toute une nuit pour dégager son bâtiment. En vain. A l’aube, la goélette est immergée sous plusieurs mètres d’eau. On essaie vainement de procéder à son renflouement.

Sur la vingtaine de passagers, deux trouvent la mort, dont une jeune fille et le secrétaire du consul de France à Cadix. Pendant plusieurs semaines, des opérations sont montées, en vain, pour essayer de sauver la cargaison, mais surtout pour récupérer le trésor.

 

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La lecture du rapport déposé aux archives départementales de l'Hérault permet de connaitre quelques détails de cet épisode tragique survenu dans la nuit du 14 au 15 novembre 1755 au large de Maguelone (ADH - 4B302) :

...Et qu'ils avaient été avec une de leurs barques dudit vaisseau pour sauver l'équipage qui était resté toute la nuit sur les vagues et il a ajouté qu'il avait perdu dans le naufrage un homme et une femme dont les cadavres sont actuellement sur la plage. Et que le capitaine et son équipage sont actuellement à Maguelone, où ils s'étaient réfugiés pour se refaire de leurs fatigues. Surquoy nous avons envoyé un homme exprès à Maguelone afin de faire revenir ledit Capitaine et son équipage. .En attendant, nous avons été visiter la côte et avons trouvé sur une étendue d'environ demi quart de lieue beaucoup de débris du vaisseau avec quatre caisses   .......et  une caisse ouverte sur le côté et cependant pleine et en outre une barrique contenant un sac plein de cochenille....

...nous avons trouvé aussi au bord de l'eau le cadavre d'un homme qui avait paru âgé d'environ cinquante ans, taille cinq pieds sept pouces (~1,75 m) fort gros et ventru ; une grosse tête, un front large, de grands traits, le nez un peu aplati, les lèvres relevées, la tête rasée, la peau blanche... ledit cadavre couché sur le dos ayant plusieurs blessures à la tête, au visage et aux jambes qui ont ont paru avoir été occasionnées par le mouvement des flots qui ont fait battre le cadavre contre les débris ou les pierres qui sont sur le rivage. Nous l'avons trouvé couvert que de deux chemises, l'une sur l'autre, d'une ceinture de cuir au dessous du ventre, des bas de coton, des culottes de Roncevaux ? bleue abattues, des souliers en escarpin dont il paraît qu'on a emporté les boucles, les oreilles d'un desdits souliers ayant été coupées avec un couteau...

 

Un peu plus loin, nous avons trouvé le cadavre d'une fille ou femme âgée de vingt à vingt cinq ans le visage tout meurtri, en sorte qu'il n'a pas été possible d'en pouvoir distinguer les traits, cheveux châtains, taille quatre pieds huit pouces (~1,45 m), des traits maigres, habillée d'une chemise toile blanche, les manches de Rouen, avec des demi-engageantes de baptiste, un corset toile de coton, un mouchoir de fil blanc et bleu plié en quatre sur son estomac, au dessous du corset, par dessus, trois jupons, l'un de laine l'autre de coton à petite rayes de différentes couleurs et le troisième d'une étoffe de filoselle  verte, des bas coton, sans soulier ni coiffure....

Pendant que nous visitions la côte, il a été travaillé par notre ordre une tente vis à vis le vaisseau naufragé au moyen d'une voile que nous avons envoyé prendre sur le navire et de quelques petites vergues.....cette tente étant destinée à nous mettre à l'abri du mauvais temps. Le Capitaine du vaisseau naufragé étant venu nous rejoindre dans la dite cabane avec les gens de son équipage nous l'avons interrogé sommairement sur le malheur qui luy est arrivé.....

Nous avons aussi pourvu à l'inhumation dudit sieur Lagrange et de ladite Marie-Magdelaine Dubois. La situation des lieux, l'éloignement, l'état desdits cadavres ne nous ayant pas permis de les faire transporter dans un cimetière de la paroisse de Villeneuve qui est la plus prochaine. Il a fallu nécessairement les faire enterrer sur la plage même dans des creux que nous avons fait faire au plus profond qu'il a été possible.

Pour tous les travaux ci-dessus mentionnés, nous nous sommes servis de l'équipage du vaisseau naufragé, de celuy de la tartane de Michel Granier, des nommés Fabre et Jullian, charpentiers que nous avons pris avec nous desdits Tinel père et fils et de plusieurs mattelots et pescheurs .... et de différents bateaux.

A la lecture de ce compte-rendu, on reconnait là quelques noms de famille de villeneuvois. Il semblerait que certains habitants de notre commune aient été réquisitionnés pour porter assistance lors de cet événement tragique. En effet cette plage était fréquentée par les pêcheurs des alentours qui ont sûrement été "sollicités" pour prêter main forte aux autorités.

 

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Que sont devenus les deux cadavres enterrés sur la plage de Maguelone ?  Il semblerait qu'une réponse soit apportée à la suite d'un événement climatique exceptionnel qui a perturbé quelque peu notre rivage lors de la tempête de novembre 1982, souvenir encore présent dans la mémoire de nombreux villeneuvois.

Lors de cette tempête, un ancien grau s'était rouvert entre les Aresquiers et Maguelone. Certainement à l'emplacement d'un ancien grau appelé port du Verdinel, qui existait au XVIII ème siècle.  La mer démontée a mis à jour deux squelettes sur la plage. Les archéologues furent vivement intéressés par ce détail, car dans le compte rendu du naufrage, (aux AD 34) il est précisé que deux personnes perdirent la vie, un homme de 50 ans et une jeune fille de 18 ans et qu'on les a enterrés sur le rivage. Le plus petit des squelettes avait des dents très blanches et paraissait bien plus jeune que l'autre. Il doit s'agir très certainement des deux naufragés de la "Jeanne-Élisabeth" ensevelis sur la plage, le sieur Lagrange (secrétaire du consul de France à Cadix) et de Marie-Magdelaine Dubois.

Qu'est-il advenu des dépouilles de ces deux malheureux exhumées involontairement en 1982 ? Peut-être que qu'un témoin des événement bien informé apportera une réponse à nos interrogations et clôturera définitivement ce détail en marge du naufrage.

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"Le Naufrage", par William Turner (1805)

 

Mais un autre événement plus "sordide" va défrayer la chronique locale et ramener à la surface (pour ainsi dire) la "Jeanne-Élisabeth" quelques 250 ans après son naufrage. Cette goélette, coulée en 1755, repose aujourd'hui sous le sable, dans 5 m d'eau, à quelque distance de l'abbaye de Maguelone.

En 2006, C.M. pêcheur mytiliculteur à Palavas les Flots et plongeur amateur, prend connaissance d'un article dans la revue "Ça m'intéresse" sur les trésors marins de la région. Il découvre l'existence de la "Jeanne-Élisabeth" et apprend que ce navire suédois transportait 24 000 piastres d'argent. Un véritable trésor ! Sur les indications d'un ami plongeur, il localise aisément l'emplacement de la coque du navire, à quelques encablures de la côte. Avec l'aide de 3 comparses, il va plonger pendant plusieurs semaines et découvre peu à peu l'épave à l'aide d'une suceuse. Au début, ils récupèrent quelques objets (pistolets, mousquets, notamment un magnifique petit canon de l’époque napoléonienne, en bronze, porté sur un chariot par deux lions en métal).

Et un beau jour, bingo ! ils tombent sur le trésor. Les pièces étaient là, sur 2 m2. Elles formaient un bloc unique concrétionné d’environ 400 kg (18 000 sur les 24 000). Ils vont vendre une grande partie de leur "butin" à des numismates peu scrupuleux ou "crédules". La valeur à la revente est estimée à 2,5 millions d'euros. Cette pratique frauduleuse va les conduire devant les tribunaux après l'envoi d'une lettre anonyme aux services des douanes. A ce jour, 7 personnes ont été jugées et condamnées pour certaines à de la prison ferme mais le trésor n'a jamais été retrouvé.  Seulement 260 piastres ont pu être récupérées sur les 18 000 !

 

Un trésor de centaines de piastres espagnoles (photo SIPA)

 

Une partie des richesses archéologique découvertes sur l'épave de la "Jeanne-Elisabeth"- 

Photo Teddy Seguin - DRASSM

 

Les plongeurs de la DRASSM explorent la "Jeanne-Elisabeth" (photo DRASSM)

 

Dès 2007 dans un souci de sauvegarde, des plongeurs archéologues (le DRASSM) ont débuté une campagne de fouilles sur l'épave de la goélette suédoise. Elle est très bien conservée, car dès son naufrage, une épaisse couche d'argile l'a recouverte. Cette fois, les archéologues veulent comprendre comment le bateau de commerce a été construit. Ils s'intéressent aux caractéristiques techniques et à l'architecture de la coque en bois de la goélette. Les quatre années de sondages et de fouilles précédemment réalisés entre 2008 et 2011 ainsi qu’une année d’étude documentaire en 2012 ont permis de mettre au jour et d’étudier un corpus de 200 objets liés à la vie à bord du navire. A cette collection il faut ajouter les mobiliers, toujours sous main de justice, saisis par les douanes après le pillage du site et qui correspond à environ 300 autres objets. Il reste encore deux tiers du navire à fouiller affirme Andrea Poletto, codirecteur de la fouille. L'équipage est composé d'archéologues bénévoles et indépendants.

Ainsi année après année, des campagnes de fouilles successives permettent d'en savoir un peu plus sur cette goélette, venue s'échouer un beau soir de novembre1755 sur notre plage de Maguelone.

Mais la "Jeanne-Elizabeth" n'a pas encore livré tous ses secrets.

 

Des mines d'argent au Mexique aux banquiers suisses

"On a pu retrouver des transactions de banquiers à Genève", jubile l'archéologue Marine Jaouen qui vient ainsi de reconstituer le parcours emprunté par un quart du trésor. Les pièces proviennent des mines d'argent du Mexique, alors colonie espagnole et sont à l'époque, acheminées au port de Cadix, plaque tournante du commerce. Les Suisses en ont acheté via Verduc-Vincent, spécialiste du négoce originaire de Saint-Malo et installé à Cadix et ont mandaté le Marseillais Pierre-André Roux pour acheminer la Jeanne-Élisabeth. Le voilier bat pavillon suédois, "un pavillon neutre dans le conflit entre la France et l'Angleterre, pour éviter les corsaires anglais basés à Minorque", décrypte Marine Jaouen. Les banquiers entendaient revendre aussitôt les piastres à l'Hôtel de la monnaie de Lyon où le taux de change était favorable. Et réaliser de confortables profits. En fait, ils ne devaient même pas avoir en main l'argent : ils ne l'auraient jamais eu, le 15 novembre 1755, la tempête a eu raison du bateau et de son trésor...

(Midi-Libre - 17/06/2014 -Yanick  Philipponnat)

 

 

Le bateau des plongeurs archéologues au large de Maguelone (photo FR3LR)

 

Piastre d'argent à l'effigie du roi d'Espagne Philippe V.

 

L'épave de la Jeanne-Elisabeth" (détails - Photos DRASSM)

 

Le reste du trésor exposé par la Drassm de Marseille.(photo DRASSM)

 

Sources :

- Archives Départementales de l'Hérault - (ADH - 4B302)

- Compte-rendu de la DRASSM (Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines)

- Journal "Midi-Libre" (17 juillet 2014 - 1er octobre 2015 - 6 juillet 2016 - 30 septembre 2016)

- Libération (17 décembre 2008)

- Le Monde (8 février 2016)

- Marie-José GUIGOU (notes personnelles)

 

Crédit photos:

- DRASSM

- Midi Libre

- FR3LR