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Le "Carya Magalonensis"

ou "Le Noyer de Maguelone"

(une supercherie littéraire au XIXème siècle)

S'il est un ouvrage qui mystifia toute la communauté littéraire et scientifique de notre gratin intellectuel languedocien au XIXème siècle, c'est bien le "Carya Maguelonensis" ou "Le Noyer de Maguelone".

Ce livre fut édité pour la 1ère fois en 1836 à l'initiative de Moquin-Tandon, natif de Montpellier, professeur de sciences à la faculté de Toulouse et Président de l'Académie des sciences. Ce savant prétendit avoir découvert cet ouvrage en 1831, à Gignac, chez un certain Louis Montels, percepteur de la commune. Ce livre aurait été trouvé en 1633 à Maguelone lors de la démolition du château, des tours et des murailles. Les maçons occupés à démolir l'ancien réfectoire découvrirent sous une dalle une petite caisse en fer merveilleusement ciselée, fermée par de grands crochets de cuivre. Dans la caisse, il y avait un livre, une vieille mitre, un anneau de corail et un enfant Jésus en ivoire incrusté d'or. Les couverture du livre étaient en noyer presque détruit par les vers et la moisissure. C'est pour cela qu'on lui donna le nom de "Carya Magalonensis" ou "noyer de Maguelone". (carya voulant dire "noyer" en grec.)

 

Fac-similé d'une page du manuscrit

dessinée et enluminée par A.Moquin-Tandon

 

Ecrit sur un beau parchemin avec des caractères gothiques orné de belles lettrines, il serait l'œuvre d'André Frédol, évêque de Maguelone. Lors de sa découverte, le monde des romanistes exulta. Ce livre manuscrit retrace en langue romane plusieurs événements dont la plupart se seraient déroulés à Maguelone pendant les 27 premières années du XIVème siècle.

Parmi les épisodes relatés dans cet ouvrage, je vous en livre 2 qui concernent Villeneuve et Maguelone.

 

Un miracle à Maguelone:

Un mercredi de septembre de l'an 1300, des pêcheurs prirent dans leurs filets un poisson monstrueux. Ils l'apportèrent à l'ombre d'un arbre, près de la tour du château de Maguelone. Ce poisson pesait environ 7 quintaux et mesurait près de 3 cannes. Une tête sans cou, un museau de veau et des mâchoires garnies de dents. Il y avait près de la tête deux bras avec deux mains et à chaque main cinq doigts, comme ceux d'une personne. Les doigts étaient palmés comme ceux d'une oie. Le lendemain, ce poisson vivait encore.. Le sacristain et le Prévost de Maguelone l'entendirent parler à haute voix. Il reprochait aux habitants de Maguelone leur manque de foi en agitant sa grosse queue arrondie et velue. Soudain il hurla :"Qu'ils meurent ! Qu'ils meurent, ces pêcheurs !". Aussitôt, on entendit un énorme coup de tonnerre, suivi de grands éclairs. Un déluge s'abattit toute la nuit, et les deux nuits suivantes. Maguelone fut en partie envahie par les eaux, et il y eut beaucoup de dégâts.

Le lendemain, l'arbre était détruit, et le poisson avait disparu.

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Le bénitier magique:

Il existe à l'intérieur de la cathédrale de Maguelone un bénitier d'une dimension impressionnante orné de fleurs et de fruits entrelacés. On y a également sculpté de nombreux animaux qui dévorent le corps agenouillé d'un jeune chevalier de Villeneuve. Ce jeune homme de haute lignée avait dénigré la religion et les préceptes de l'église. Les bêtes avaient la forme de corps humains, mais les pieds portaient des griffes crochues. On pouvait voir également l'âme en pleurs du jeune chevalier parmi une grande multitude de démons préparant le feu infernal. A Maguelone, personne n'apportait de l'eau à ce bénitier, et l'on disait qu'il était toujours plein. En 1312, ce bénitier fut en partie cassé et il ne fut pas réparé. Cependant, jamais il ne fut à sec. On prétendait que Simon, 1er évêque de Maguelone y avait jeté une larme de la bienheureuse Mère.

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Dans le Carya, un épisode fait également allusion aux propriétés de trois herbes magiques poussant sur le toit de la cathédrale...

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Cet ouvrage n'était en réalité qu'une galéjade montée de toutes pièces par  l'érudit Moquin-Tandon. Une contrefaçon habile et exacte de cette langue romane qui eut autrefois tant de gloire et qui est aujourd'hui le sujet de tant d'études. Le manuscrit trompa la clairvoyance des critiques les plus expérimentés et les plus aguerris. Le plus illustre de l'époque, Mr Raynouard crut à l'authenticité de cet ouvrage. Il adressa même une lettre de remerciements à Moquin-Tandon. "Je regarde comme une publication très utile celle que vos avez faite du Carya Magalonensis; j'y ai recueilli plusieurs mots qui entreront dans mon lexique roman".

La 1ère édition fut éditée seulement à 50 exemplaires. Elle ne fut pas diffusée en librairie. Moquin-Tandon choisit lui-même les destinataires dont la plupart gravitaient dans des cercles intellectuels qu'il fréquentait. Pour conforter l'authenticité du document, Tandon ajouta un fac-similé d'une page qu'il calligraphia, lithographia et coloria lui-même poussant à l'extrême l'art de la "contrefaçon".

La supercherie ne fut révélée que quelques années plus tard, en 1844, lors de la seconde édition de cet ouvrage. (tirée à 350 exemplaires)

"Le Carya, véritable pastiche des chroniques du XIVème tel le Petit Thalamus de Montpellier est incontestablement un chef-d'œuvre unique de la littérature occitane du XIXème siècle."[i]

 

1ère et 4ème de couverture du Carya de 1844

 "Portail de Maguelone" et "Eglise de Maguelone"

(Typog. et lithog. de Boehm - Montpellier)

Frontispice de la 2ème édition du Carya (1844)

 

 

[i] Le divertissement sérieux d'un savant botaniste:le Carya Magalonensis – Marcel Barral – Entente Bibliophile de Montpellier - 1993

 

Qui était Alfred Moquin-Tandon?

Naturaliste, médecin et écrivain français, né à Montpellier, en 1804, Mort à Paris, en 1863. Élève de Candolle, docteur ès sciences et en médecine, il montre dans sa thèse la possibilité d'élever des sangsues, créant ainsi une nouvelle technique: « la Hirudiniculture ». Professeur de physiologie à la faculté de médecine de Marseille, de botanique à Toulouse et d'histoire naturelle à Paris. Il fut élu à l'Académie des sciences, en 1854 et à l'Académie du médecine, en 1857. Il sera membre de l'Institut.

Membre de l'Académie des jeux floraux de Toulouse, il collabore à l'Armana provençau. Il participa à la publication des Lois d'amour, et rédigea entre autres les notices sur les 1ers troubadours dans la Biographie Universelle de Michaud. On lui doit également de nombreuses études et poésies en langue d'oc.

En 1896, la ville de Montpellier a honoré sa mémoire en érigeant une statue représentant le buste du savant. Placé d'abord sur la place de la Canourgue, il déménagera rapidement au pied de la Tour des Pins où on peut l'admirer encore aujourd'hui

 

Au-delà du caractère anecdotique de cette facétie, Moquin-Tandon se pose en défenseur de cette langue occitane qu'il chérit tant et qu'il n'aura de cesse tout au long de son existence d'encenser et de promouvoir sous le pseudonyme de "Frédol de Maguelone." 

Un autre clin d'œil !

Alfred Moquin-Tandon est indiscutablement un des précurseurs des félibres.

Comme quoi, le caractère sérieux de la science n'exclut en rien le sens de l'humour, de la dérision et du pastiche.

 

 

Sources bibliographiques:

Azema Pèire : Charradissas Occitanas - Montpellier - 1998

Barral Marcel : Le divertissement sérieux d'un savant botaniste:le Carya Magalonensis – Entente Bibliophile de Montpellier - 1993

Buriot-Darsiles.H : Maguelone, petite île, grand passé - Montpellier - 1937

Carya Magalonensis (2ème édition)  - Montpellier Boehm et Toulouse Bon et Privat - 1844 -

Clerc Pierre -Dictionnaire de biographie héraultaise - Barcelone - 2006

Dezeuze François (L'Escoutaire) : Saveurs et gaîtés du terroir montpelliérain - Montpellier - 1935