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La Vierge de Baratta

 

Le visiteur qui entre dans l'église de Villeneuve pourra admirer dans la chapelle latérale Est une belle vierge en marbre de Carrare dont l'histoire rocambolesque mérite d'être racontée.

  Durant le mois d'août 1792, plusieurs villages du département connaissent des troubles graves. A Montpellier, deux officiers furent assassinés. Toutes les gardes nationales du district furent acheminées sur la ville. L'ordre fut donné de détruire dans les églises et les monuments tous les symboles faisant référence à la royauté ou à la religion. La statue de Louis XVI qui trônait au Peyrou fut descendue et les armoiries de la ville abolies. Entre temps la vente des bien du clergé se poursuivait. Les églises, les couvents, furent dépouillés de tous leurs ornements. La plupart des objets du culte furent vendus et le plus souvent détruits. La municipalité de Montpellier fit pro­céder à la vente des matériaux de l'église et du couvent des Capucins qui se trouvaient à la place de la Préfecture actuelle. Statues, tableaux et accessoires furent amenés dans les locaux de l'Administration du Département en attendant leur probable destruction. Parmi tout ce mobilier se trouvait une statue de marbre blanc, représentant une Vierge à l'enfant, qui attendait le triste sort qu'on allait lui faire subir. En effet, plusieurs tailleurs de pierre étaient réquisitionnés afin de détruire tous les objets pouvant rappeler le fanatisme reli­gieux.

Le citoyen Lescure, maire de Villeneuve, se rendant au siège de l’Administration, tombe en admira­tion devant une statue  (Voir photo) représentant une Vierge à l’enfant. Il se renseigne auprès des ouvriers présents....

Mais écoutons plutôt le Père André, curé de la paroisse de Villeneuve qui raconte cette histoire dans les registres paroissiaux, en 1880. Il échafaude son récit d'après les témoignages de Catherine Merle, sage-femme à Villeneuve et fille d'un neveu du maire Lescure :

« Voici ce qui m'a été raconté par une personne digne de foi qui le tient de sa mère qui était une parente de Monsieur Lescure notaire à Villeneuve qui a arraché cette statue des mains des Septembriens de I792 qui allaient la mutiler pour en faire une Marianne..

Cette statue de la Sainte vierge a appartenu à l'église des Capucins de Montpellier. Cette église ayant été démolie à l'époque de la Révolution. Cette statue se trouvait sur le plan qu'on appelle aujourd'hui place des Capucins, qui l'emplacement de l'ancienne église des Capucins. Un groupe de démocrates se trouvant autour de la statue se disposait à briser l'enfant Jésus qu'elle tient au bras et un nommé Baptejat tenait déjà le marteau à la main et était prêt à frapper quand arriva le citoyen Lescure, notaire de Villeneuve lès Maguelone et maire du susdit pays. Homme à opinions très avancées et homme très estimé des démocrates et regardé comme un de leurs chefs qu'on aurait déjà désigné pour en faire un député.

Le citoyen Lescure arrivant donc au milieu de cette foule demande au sieur Baptejat  ce qu 'il va faire et le citoyen Baptejat déclare en proférant un affreux blasphème contre la sainte vierge qu'il va briser cette statue. Le citoyen Lescure reconnaissant que cette statue était un objet d'art d'un grand prix voulut la sauver de la destruction et dit à Baptéjat :

« Non, ne la brisez pas, voici qui sera mieux, laissez-la tranquille, n ÿ touchez pas et demain, je viendrai ici avec un sculpteur, je lui ferai arra­cher cet enfant des bras, je la ferai coiffer d'un bonnet phrygien, et nous la placerons ainsi arrangée sur un piédestal au milieu de cette place. Ce sera une magnifique Marianne. »

Tout le monde applaudit à la proposition du citoyen Lescure et la statue de la sainte vierge fut ainsi sauvée de la destruction.

Pendant la nuit, le citoyen Lescure fit enlever la statue de la place où elle était et ta fit apporter dans !a maison qu'il avait à Montpellier rue Pila Saint-Gély et la fit déposer dans son écurie. Le lendemain, il demanda à son domestique, 1e citoyen Ramadié, de Villeneuve lès Maguelone, grand père du commandant Ramadié, qui est actuellement en retraite à Villeneuve de venir charger un voyage de fumier en son écurie de Montpellier pour l'apporter à sa propriété de Villeneuve lès Maguelone. Conformément aux ordres de son maître, le citoyen Ramadié se rendit à Montpellier avec une charrette sur laquelle fut placée la statue de la sainte vierge qu'on recouvrit avec le fumier et qui fut ainsi apportée à la maison Lescure à villeneuve. C'est en descendant la statue que fut écorné un bout du croissant qui est sous les pieds de la statue. Cette statue fut enfermée dans le cellier du citoyen Lescure qui est située en face la petite rue conduisant à l'église en pas­sant derrière le presbytère, et c'est là qu'elle resta tant que dura le tourment révolutionnaire.

Quand les temps furent meilleurs, le citoyen Lescure étant dans l'aisance et n'ayant aucun besoin d'argent n'osa pas la vendre. Alors, il proposa aux habitants de Villeneuve lès Maguelone de la leur don­ner pour la placer dans leur église à la place d'une vieille statue en bois doré qu'il y avait. La proposition du citoyen Lescure fut acceptée.

Seulement, comme la statue avait été roussie par le fumier, il fut décidé sur l'avis d'un marbrier qu'on avait consulté qu'elle serait exposée pendant quelque temps au serein de la nuit pour la faire blanchir. C'est ce qui fut fait dans le jardin qui est limitrophe de celui du presbytère et qui appartient actuellement à Olympe Grollier, veuve Palanque et qui appartenait alors au citoyen Lescure.

Après cela, la statue fut apportée à l'église où elle est depuis. Cependant, les yeux de la sainte Vierge ainsi que ceux de l'enfant Jésus étant coloriés et ressemblant à des yeux vivant. Monsieur Fontanieu curé de la paroisse croyant bien faire fit effacer les couleurs afin que tout eut la blancheur du marbre. Il avait été dit aussi aussi qu'autrefois le manteau de la sainte Vierge était doré sur les bords. D'après ce qu'on lit dans une vie de St Roch, un parent de St Roch aurait fait cadeau à l'église des Capucins de Montpellier d'une statue de la sainte Vierge en marbre blanc faite à Florence en Italie qui avait coûté 1500 livres d'argent. On se demande si la statue de la sainte vierge qui se trouve à Villeneuve lès Maguelone n'est pas la statue qui a été donnée par la famille st Roch à I'église des Capucins de Montpellier.

 A Villeneuve lès Maguelone, le trois novembre mil huit cent quatre-vingt un.

Curé André. »

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Mais revenons aux faits et replaçons-les dans le contexte historique de leur époque. En ces temps d'agitation où l'anticléricalisme était à son paroxysme et ou toute marque de sympathie pour la religion pouvait conduire à l'échafaud, que serait-il advenu de Lescure, prétendant à la députation, démocrate exemplaire, si on avait connu son terrible secret ? A-t-il mesuré le risque qu'il prenait afin de sauver la statue de la destruction ? A-t-il acheté le silence des démolisseurs ainsi que le prétend Delpuech et courir ainsi le risque d'être accusé de corruption ?

Lescure vivait alors ces derniers instants de maire puisqu'il fut remplacé en décembre de la même année par Thomas Verdier. Les deux hommes vont souvent s'opposer dans la vie locale villeneuvoise. Nous aurons l'occasion de retrouver Verdier et de mesurer le caractère très affirmé de cet édile qui marqua longtemps les mémoires de ses concitoyens.

Lescure fut réélu maire de Villeneuve de 1808 à 1813, pendant le 1er Empire. Maire pendant la Législative, maire sous l'époque napoléonienne, les bouleversements de l'histoire n'avaient pas trop d'incidence sur le résultat des élections municipales à Villeneuve.

Est-ce à cette époque-là que Lescure fit don de la statue aux habitants de Villeneuve ? L'a-t-il fait après son élection ? L'a-t-il fait avant ? Cela aurait pu être un argument de campagne électorale avantageux en ces temps où l'on se réjouissait du rétablissement du culte.

Dans tous les cas, nous ne pouvons que saluer l'action de Lescure qui a permis à Villeneuve de posséder une oeuvre lapidaire de grande valeur.

Cette statue mesure environ 1 m80. D'un style un peu lourd comme le statuaire du XVIIIème siècle, elle est cependant d'une exécution de grande qualité. Elle est l’œuvre de Jean Baratta, sculpteur de Carrare, auteur, entre autre, de la fontaine de la grande place de Carcassonne.

Autre interrogation: qu'est devenue la statue en bois polychrome remplacée par celle de Baratta ? Espérons que l'ignorance ne l'a pas condamnée définitivement et qu'un jour elle sortira de l'ombre où elle est plongée depuis près de deux siècles.

Grâce à l'action entreprise par Jean Bernad, curé actuel de la paroisse de Villeneuve, la Vierge à l'enfant de Barrata, a été classée monument historique par un arrêté de Ministère de la culture en date du 4 avril 1996.

Elle est toujours visible dans la nef latérale de gauche, face à un vilain contre jour qui altère sa mise en valeur. Puisse-t-elle trouver un jour un emplacement qui permettra d’en apprécier la facture.

Voilà l'histoire rocambolesque de la Vierge de Baratta qui n'a dû son salut qu'à la perspicacité et à la diligence d'un brave notaire de village.